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Sourire à jeter

Ce sourire ne fait rire que moi. Un rire jaune. J’ai retrouvé une photo, la seule qui me restait, figeant ces 34.8 kilos pour mon mètre 68. C’était même écrit derrière, avec la date et un coeur. Je l’ai retrouvé, et de rage, je l’ai brûlée. Je ne me suis trouvée ni laide, ni maigre dans cette confrontation avec l’image passée. Au contraire, j’ai senti ce sourire niais. Presque nostalgique, presque satisfait. Cette grimace propre au fonctionnement anorexique, ce rictus dont nous connaissons seules la signification.

Et ces nausées qui depuis quelques jours ne me quittent pas… La petite anor fantasme une autre logique, absurde mais à laquelle je croirais presque. Pourtant, je connais les risques, je connais mon corps, par coeur et je sais que je ne veux pas souffrir comme par le passé. Et lui ne me pardonnerait pas la récidive.

Je ne suis pas guérie, ce ne serait pas une rechute. Juste une régression, un simple retour vers ces rassurants mais destructeurs mécanismes qui m’ont construites. Le port des oeillères et des ears, de rigueur avec des chiffres dans la tête. Je n’ai pas envie que ma vie ressemble à ce qu’elle était à l’époque. Compter. Trier. Peser. Mesurer. Courir. Danser. S’épuiser et recommencer. 10 fois par jour s’il le fallait. Celle que j’étais me plaît, enfin me plaît davantage que celle que je suis aujourd’hui mais à quoi bon sacrifier pour ma propre malsaine satisfaction ces petits bonheurs qui me tiennent dans la vie, ces petits bonheurs qui ne sont rien à côté de grammes envolés ?

Je l’ai brûlé parce que je ne sais pas, ne sais plus ce que je veux. Je me suis promise de vivre, de tenir. Je dois. Mais en as-je capacité et volonté ? L’anorexie crie. La vie aussi. D’aigus et de graves, leurs échos se confondent et me terrassent en un chaos.

J’oublierais mon nom

Mon prénom m’indiffère. Il est classique sans être banal, le reflet parfait de celle que j’aurais du être, ou que je suis en un sens, si être chasseresse signifie être battante aux grés des saisons. J’aurais voulu m’appeler Anna, Aurore ou Chiara et être quelqu’un d’autre. J’aurais pu m’appeler Giselle, Bernadette, Marie-Annonciale et en souffrir. Le mien a le mérite de ne susciter ni enthousiasme ni moquerie. Je jongle avec deux identités, de source commune, illustratrices de la dualité qui m’habite : la lumière et la chasse.

On n’a jamais rien dit de mon nom de famille. Je n’ai pas eu droit aux blagues vaseuses que certains de mes amis, liste Facebook à l’appui, ont certainement du subir aux belles heures de la cruauté enfantine. Et pourtant, j’ai toujours ponctué la déclinaison de mon identité d’une auto flagellation verbale. J’ai souvent tremblé, hésité à prononcer ce patronyme que le hasard m’a collé sur le front. J’ai eu horreur de ces profs qui croyaient jouir d’un supplément d’autorité en nous hélant en public par ces noms de famille que nous employions si peu au temps de la jeunesse. Et j’ai toujours la drôle d’impression que je ne suis pas la destinataire du courrier qui atterrit dans ma boîte aux lettres.

Il n’est pas moche. Son histoire est loin d’être insipide mais il n’a pas de couleur, de racines implantées dans une terre d’inspiration. Il était celui du Pater Noster, il est celui du père et de la fratrie. Ma réticence enfantine a malheureusement pris sens au fil du temps. Il est le nom du désamour, de la haine. Et il respire un parfum que je ne veux plus porter.

Aujourd’hui, je veux le change, le rayer, l’oublier. Et en trouver un, plus sensé, plus sensible et surtout moins sale. Celui d’un village, d’un domaine, d’une terre puisque c’est ainsi que l’on nommait naguère ces enfants qui n’avaient pas de famille et qui finissaient pas s’en créer une, là, où la vie les avaient conduits à échouer leurs solitudes.

Je vais me battre. Depuis déjà longtemps, je me bats pour survivre. Aujourd’hui, je vais me battre pour vivre, pour « guérir ». Les voir assis autour de cette table à partager ce bon repas, même si ces odeurs me donnent la nausée, jouer à la dinette avec une petite fille qui pose les bonnes questions, la voir me donner des cuillerées fictives au nom de chacun des membres de cette famille. Je vais me battre, parce que je n’ai plus le choix. Mon corps part en lambeaux. Mon cœur fatigue. Je lutte et m’effondre dès que les regards se tournent. Mes forces s’amenuisent. Il va arriver un moment où les perfusions ne suffiront plus à pallier ce manque que je me crée. L’hospitalisation d’office me pend au nez. Et je serais presque capable de la réclamer aujourd’hui, tellement j’ai peur. J’ai peur, parce que je ne veux pas mourir. J’ai peur parce que je croyais pouvoir m’en sortir en libérant mes secrets, comme si la baguette magique de la vérité me sauverait de cette anorexie. J’ai peur de perdre ceux que j’aime, ceux qui naïvement ont cru en cette anorexique joyeuse que je mettais en scène.

J’avais pris la fuite comme option. Ne pas les regarder pour ne pas gêner, et parce que c’est compliqué mine de rien. Pour eux, comme pour moi. Cette évidence ne devrait plus être mienne. J’ai eu peur de l’effet tampon, et l’idée de déteindre ne se détache pas de mon esprit embrumé.

Je lui remets ces quelques mots pour qu’elle me rappelle mon engagement, ma promesse à la vie. Cela va être dur, cela me semble déjà insurmontable mais je ne veux pas me laisser anéantir par le passé, qui me détruit, déjà, à petits feux, depuis 10 ans… Sa réponse a été d’une incroyable douceur. Franche, à coeur ouvert.

Le mien saigne en lui répondant, qu’elle est ma génération voisine. que rien n’est preuve d’inutilité de son regard sur le mien et que pas à pas avec sa main dans la mienne, je suis prête à mettre un pied devant l’autre.

Dad is over

Je suis venue te dire que j’ai gagné. Je veux qu’aujourd’hui soit ton dernier jour dans ma vie. Depuis 10 ans, j’ai essayé de t’enterrer, te faisant passer parfois pour mort ou en me nourrissant de la haine, et de l’amour malheureusement dont tu étais père. Je voulais ta mort, parce que je courrais après la mienne, par ta faute. Je n’étais plus que l’ombre de l’enfant que tu as bafoué, peinant à se reconcilier avec le droit de grandir. Aujourd’hui, je suis vivante. Je n’ai que 21 ans, je ne suis encore rien, ni personne mais je vis. Malgré tout. Regarde-moi. Il n’y a plus rien qui t’appartient, te ressemble dans la jeune femme que je suis aujourd’hui.

Dossier classé sans suite. Ta maladie t’aura sauvé. Mais ce n’est pas anodin si ton cœur a failli lâcher, au moment, où moi j’avais décidé de cracher la vérité.

On m’a proposé de venir à toi pour te reconquérir, pour récupérer auprès du Padre la place de fille que j’ai perdu depuis 10 ans. Je n’aurais pu tenir la main ou partager la table de celui qui croyait pouvoir voler en toute impunité les restes de mon innocence.

Je ne suis pas démissionaire. Je n’abandonne pas. Enfin si, aujourd’hui, je viens déposer ma haine chez toi, et je te la laisse en guise de remerciements pour m’avoir rendue combative et aimante. Il fallait que je sois l’inverse de celui qui m’a brisé. Et par le mal que tu m’as fait, j’ai appris à savourer l’amour de ceux que j’aime.

Tu ne sais peut être plus qui je suis, mais tes yeux s’éclaireront et l’angoisse du souvenir qui revient comme une claque te serrera la gorge à la lecture de ces mots. Je suis ta fille, la cadette du troisième mariage : la danseuse, la surdouée, c’est ainsi que tu m’appelais. Je suis celle que tu as violé il y a 10 ans, pendant 9 mois où j’ai senti mon cœur se briser à chaque regard que tu posais sur moi. Je suis l’anorexique, la malade comme ta tribu me nomme. Celle que tu as foutu dehors il y a 9 ans.

Ce secret qui nous liait, toi et moi : je vais le révéler. La justice, déjà, le sait. Et même si elle ne sera jamais rendue, il n’y a plus de huis clos Papa.

Je voudrais que le monde entier te regarde avec mes yeux. Je voudrais que ce petit frère, que je ne connais pas, soit protégé. On ne sait jamais.

Je m’appelle D., éducatrice spécialisée de formation, chargée de production en devenir. J’écris, je danse, j’aime et je vis. Je suis la fille de B, la soeur de G., filleule de M & C. Je suis indépendante, engagée, fidèle et active : tout ce que tu n’es pas et ne seras jamais.